) Tout le monde se tourna vers Golgoth. Qui tournait le dos à tout le monde. Jetant nerveusement son boo de chasse, à ras l’herbe, et le rattrapant sec, courte courbe. Ce fut encore Caracole qui s’y colla :
— Alors Gogol ? Qui va tirer les traîneaux ?
— Y aura pas de traîneaux. On va tout abandonner ici.
— Et nos cadeaux, nos lettres, nos affaires personnelles ? protesta, un rien décalé, notre débonnaire Silamphre. C’était trop tard.
— Vous parlez comme des gonzesses, tubleu ! Foutez vos bibelots dans des caissons et virez-les amont sur Chawondasee par le premier rafiot qui passe ! On portera rien, c’est pigé ? Un boo chacun, son schlass, sa timbale, plus le duveteau. Point ! Le tout dans un bidon flottant, à remorquer. Vous croyez quoi ? Qu’on va gagner un an en se baladant ? En se baquant dans des lagunes ? On va en chier comme jamais ! On sera des sacs d’eau moisis, à crever de froid, à dormir sur des tas de cailloux boulottés à la vague. Rien qui sèche, tout qui pue, on attendra le soleil comme on prie ! Et ça pleuvra sur tout, ça vous coulera dans le calbut, ça vous trouera votre cul chaud !
Pendant trois mois ! Et vous n’oserez même plus chialer de peur de rajouter de la flotte à la flotte. Ça s’appelle la flaque de Lapsane, bande de traîne-chariots ! Et vous me parlez de confort ? La flaque, mon père m’en parlait quand j’avais trois putains d’années ! L’aqual, il me faisait ! Dans ma lignée, on connaît chaque putain d’arpent de cette putain de terre plate ! Personne ici n’a jamais nagé plus d’une heure d’affilée. On n’a pas de bras, on sait pas respirer dans l’eau et il faudrait encore traîner dans les vagues un radeau caffi de bijoux, de lettres à la con et de bouquins ?
π Je m’efforce de continuer le tour de table.
— On ne vous a pas entendu, les jumeaux ? Horst et Karst lèvent la tête simultanément. Ils jouaient sur le parquet avec une poignée de minuscules galets, absorbés dans leur monde d’enfant, heureux comme toujours, et comme toujours d’accord.
— Pas de problème, Pietro. Nous, on aime l’eau, pas vrai Karst ?
— Sûr.
— Plus vite on atteindra le défilé de Norska, mieux ce sera.
— Les oiseliers ?
— Désolé d’évoluer en contre, les amis, mais pour moi, traverser la flaque de Lapsane, c’est non.
— À cause des oiseaux ?
— À cause de tout. À écouter notre troubadour, on croirait partir en excursion à la plage. On va nager un peu, puis se reposer, puis marcher un peu et hop, dans trois mois, on est à Chawondasee ! Je ne voudrais pas étaler ma pauvre culture historique, mais quelqu’un sait-il, ici, combien de hordes sont passées par la flaque ? Combien ont osé la traverser ? Golgoth ?
— Un petit tas… Les couillus…
— Et combien sont ressorties vivantes ?
Golgoth sembla flotter légèrement dans sa chemise d’apparat. Il rangea le boo dans son dos et s’accouda au bastingage, faussement à l’aise :
— Je ne sais pas. Pas tant que ça.
— Aucune, dit simplement l’autoursier.
Et il se mit à réciter, avec sa rigueur des mauvais jours :
— La première horde à avoir tenté la traversée directe, on la retrouva au fond d’un lagon asséché, presque complète, à dix milles à peine d’ici. Elle grouillait de vers. C’était il y a quatre siècles. La seconde, plus prudente, aurait été aperçue, si l’on en croit les conteurs, par un pêcheur à cinquante milles en aval de Chawondasee. Il essaya de les prévenir. Deux îloméduses dérivaient vers eux. Peut-être nageaient-ils depuis des heures, depuis des jours, ils ne les ont pas vues arriver. On ne sait rien de la troisième, qui a tout simplement disparu. Morte d’épuisement, morte de froid et de faim ? Attaquée ? Qui sait ? La quatrième n’a pas eu plus de chance – si on peut en avoir sur Lapsane : elle est tombée sur un aqual dans la zone centrale. Enfin, c’est la version officielle… Personne n’a jamais été voir.
— Un aquoi ?
— La cinquième horde qui a tenté la traversée directe est assez célèbre, tout le monde la connaît : c’est la Horde du premier Golgoth. Ils avaient eu l’intelligence d’attendre la saison sèche. Ils ont traversé la flaque aux trois quarts, en perdant tout de même sept hommes, puis un furvent s’est levé. Il y avait près d’eux une île de sable, assez élevée, raconte-t-on. Ils l’ont atteinte. Ils ont essayé de s’abriter, mais les lames étaient si hautes qu’elles balayaient l’île de part en part. C’est là que Golgoth Ier a eu le courage de reprendre l’eau, avec cinq hommes attachés. Il paria que l’eau était encore le meilleur endroit pour survivre. Ceux qui sont restés abrités sur l’île sont morts. Probablement étouffés par le sable. Golgoth et ses hommes ont été portés par les lames sur plus de trois cents milles, jusqu’à la rive aval. Quand ils l’ont touchée, le gros du furvent était passé. Seuls Golgoth, Arrigo Della Rocca – l’ancêtre de Pietro – et Sprat Gensteic, un excellent nageur, étaient vivants. Ils ont recruté une vingtaine d’hommes à Port-Choon et ils sont repartis, en contournant la flaque par le sud…
— Pour aller mourir à Val Onstro…
— Exactement.
— Et la sixième horde ? Celle du quatrième Golgoth ?
Golgoth prit à regret la parole à l’autoursier :
— Elle a disparu dans un siphon.
— Un quoi ? crièrent en chœur les jumeaux.
) Était-ce l’effet du récit de l’autoursier, mais je m’étais levé, et presque toute la horde avec moi. Je ne pus m’empêcher de répéter la question des jumeaux :
— Un siphon ? Ni Golgoth, ni l’autoursier, ni même Pietro qui ne pouvait pas ne pas connaître l’histoire de ses ancêtres, n’avaient manifestement envie de répondre. La parole sembla alors se transmettre à la hâte, de regard en regard, comme une braise brûlante que personne n’avait le courage d’empoigner. Caracole s’y résolut pourtant, mais il me parut aussi mal à l’aise que les autres :
— C’est une sorte de chrone, les garces, qui peut surgir n’importe eau – n’importe où, pourvu qu’il y ait assez de fond. Les Fréoles qui bourlinguent ici en voient assez souvent. Ça fait généralement une trentaine de mètres de diamètre et il vaut mieux ne pas se trouver au bord…
— Mais qu’est-ce que c’est, nom d’un choon ?
Caracole gratta le parquet de sa semelle, puis il releva la tête. – Un immense trou, un gouffre. Comme une chute d’eau circulaire, si vous voulez. Avec des parois verticales, qui aspirent tout le lac. Vue de haut, on dirait un cylindre parfait creusé à même l’eau. Sauf qu’on n’en a jamais vu le fond…
— Comment ça ?
— D’après les rares témoignages qu’on ait, ceux des cerfs-voliers, le fond est infiniment plus loin que le lac le laisserait supposer. Il se perd à l’infini. Mais peut-être est-ce un effet du chrone. Un effet de temps.
— Qu’est-ce qui arrive si on se trouve à ce moment-là dans le lac ?
— Il ne faut pas se trouver à ce moment-là dans le lac, Larco…
Jeté par le récit de l’autoursier, le froid se fit encore plus concret.
— Puisqu’on en est aux bonnes surprises, lança Coriolis, et que vous avez tous l’air de savoir ce que c’est, quelqu’un pourrait nous dire ce qu’est un aqual ?
Personne n’eut à répondre puisque le commodore venait de réapparaître, son sourire restauré :
— Noble Horde, le repas est servi dans le salon. Si vous voulez bien nous faire l’honneur de nous rejoindre…
π Golgoth acquiesça d’un signe de tête et nous descendîmes, à la suite du commodore, l’escalier intérieur qui menait au salon. Au moment d’y pénétrer, une bordée d’éclats de rire nous fouetta du fond de la salle.
— Et tu imagines le gros Golgoth en train de nager dans une flaque d’eau, brouf, braf, brouf !
— Chut ! Voilà nos futurs martyrs, hurla un jeune Fréole déjà ivre, mais pas suffisamment pour avoir, comme son camarade, manqué notre arrivée. Morts au champ de boue ! La flaque de Lapsane avec ses petits petons ! Pourquoi pas à cloche-pied ? Vous êtes complètement… siphonnés !
Les rires tonitruèrent de plus belle.
— Hé ! Faites pas cette gueule les gars, ça fait plus d’un siècle qu’on n’avait pas eu une horde de votre… trempe ! enchaîna le boutefeu.
Mais ce qui se passa à cet instant cloua nette l’hilarité.
Personne ne le vit dégainer. Personne ne le vit voler – en tout cas pas moi. J’étais juste derrière lui. Le Golgoth. Des deux boos croisés dans son dos, il n’en restait qu’un : celui de jeu. Le boo qui avait traversé la pièce d’un jet, c’était l’autre, l’arme de chasse. À l’endroit d’où a jailli le commentaire sarcastique sur lui, un cercle s’est ouvert. Et au centre de ce cercle, il y a un homme assis. La bouche ouverte. Et fermée à la fois. Par le boo. Ç’aurait pu être drôle si le mousse avait mordu de bonne guerre dans le boomerang, un peu comme un chien qui joue. Mais l’arme est fichée en pleine bouche, l’équerre vers la gorge. La commissure des lèvres est entaillée, des deux côtés, sur plusieurs centimètres. Il lui est impossible de parler, et personne n’ose retirer la lame. Pour le connaître, je sais que Golgoth a dosé son jet. Sinon le matelot n’aurait plus de joues, et sans doute plus de visage. Je sais aussi qu’il a visé la bouche, et pas la gorge. Sinon, il n’y aurait plus de matelot du tout.
Golgoth traverse le salon dans un silence de jour sans vent et il retire le boo d’un geste. Le sang bave entre les dents du mousse et coule sur la nappe. Mais Golgoth ne fixe que ses yeux :
— Mon père m’a viré à cinq ans pour me lâcher sur Aberlaas. Mais il a quand même eu le temps de m’apprendre une chose : le respect de mon nom. Devant mon nom, y a qu’un seul adjectif que je tolère : c’est « neuvième ». J’aurais pu te saigner d’un jet, petite gueule, mais je vieillis. Et j’espère que toi aussi tu vieilliras assez pour te souvenir de mon nom. Et si dans deux mois, un aqual me suce et que tu retrouves mon sac de peau sur une plage, avec la carte de ma vie tatouée derrière, tu la prendras et tu la cloueras au mur de ta putain de cabine ! Peut-être que ça te donnera une idée, même vague, de ce qu’est le courage.
¿’ Le repas fut d’un calme force 7, fraîchissant 8 au dessert quand l’équipage se leva d’un seul homme pour quitter la salle. Le contre-amiral vint présenter ses excuses à Golgoth au nom du commandement et annonça que le matelot blessé avait été soigné et mis aux fers. Diantre !
π La punition est peut-être excessive, mais sur le principe elle me satisfait. Je suis irrité par l’insolence des Fréoles, leur façon un rien systématique de nous tourner en dérision. J’accepte de bon cœur les farces. Pas le fait qu’ils rabaissent le contre à une vulgaire marche face au vent. Aucun de nos codes, pris isolément, n’a d’importance. Importe par contre suprêmement la logique qui a présidé à leur articulation et qui tout entière les imprègne. Cette logique est celle du dépassement de la fatigue et de l’abrasion. Elle tient à la nature même du vent, qui est corroi. De discipline, nous n’avons que celle qu’impose le contre. Face au flux, pas de relâchement possible. Pas de jeu dans les rangs qui ne pénalise tout le Bloc. En frontal, le Fer n’est pas un code hiérarchique : c’est une nécessité. Au près serré, nous élargissons le triangle pour couvrir les flancs. Code puéril ? Discipline rigide ? Respect du vent plutôt. Les Fréoles ne respectent pas le vent : ils s’en servent, ils l’exploitent. Ils le canalisent et le recyclent. Pour eux, le vent est matière première, un ami docile et maniable. Pour nous, il est l’ennemi qui s’affronte. Ce qui nous tient debout. Nous redresse. Et nous fait.
Notre différence avec les Fréoles est immense et inconciliable. Notre empire, c’est le contrevent. Personne ne connaît mieux le flux en sa fibre. Personne ne lit mieux ses faiblesses que nous. Nous trouverons les neuf formes, oui, mais pas par hasard. Parce que nous serons forcément au milieu du courant lorsque la forme passera. On peut toujours théoriser les turbulences, stabiliser un sillage, prévoir le dessin d’une volute. Les Fréoles le font avec une minutie qui les honore. Mais les formes, aucun instrument ne suffit à les classifier. Il faut être immergé le corps entier à l’intérieur du rafalant. Pas au-dessus en navire ou en aéroglisseur. Ni abrité derrière : dedans ! Chair en prise ! Entre un slamino sec et une stèche molle par exemple, un Fréole n’enregistrera pas d’écart de vitesse. Anémomètre et hygromètre donneront des mesures équivalentes dans les deux cas. Nous, les yeux fermés, on les distingue : aux inflexions, à l’ampleur des relances propres à la stèche et à la façon dont sèche la sueur. Copeaux de sel, c’est la stèche. Le slamino pique un peu la peau, au pire. Voilà. Traitez-nous de piétons, de racleurs et de gorces à deux pattes. Riez de nos techniques rustiques. « Caste obsolète », j’ai entendu hier. Continuez surtout à penser que nous serons superflus demain face à vos technologies qui s’affinent…
Le contre-amiral cueillit Golgoth à la sortie du repas :
— Neuvième Golgoth, permettez-moi de revenir sur la discussion inachevée de tout à l’heure.
— Faites !
— Je n’ai aucunement l’intention, comprenez-le bien, d’intervenir dans vos choix. Traverser ou non la flaque relève de la Trace et vous êtes mieux placé que quiconque pour connaître les possibilités de votre horde – aussi bien que ses limites. Simplement, il relève de mon devoir de vous apporter tous les éléments dont je dispose pour vous aider à prendre votre décision en connaissance pleine et entière des dangers qui sont ceux de la flaque.
— Certes. Et alors ?
— Plutôt que d’étaler devant vous des cartes qui, à peine dessinées sont déjà dépassées, ou de vous assommer avec la litanie des noyés, je vous propose de vous y emmener.
— À la flaque ? Comment ? En vaisseau ?
— Naturellement. Vous savez, nous ne sommes qu’à une journée de contre de Port-Choon…
— Une journée ! Pour nous, c’est…
— Quinze jours…
— Oui, souffla Golgoth, qui réfléchissait. Contre-amiral, pour être franc, j’ai peur d’abuser de votre générosité. Notre sauvagerie s’apprivoise mal. Vous l’avez encore constaté tout à l’heure. Votre accueil est en tout point magistral, supérieur à bien des villes qui nous ont hébergés. Rudes nous sommes, mais juste assez éduqués pour éviter d’être grossiers. Votre proposition, bien sûr, m’intéresse. Elle nous permettrait de repérer la trace, de tester les bancs, de nager un peu en condition de contre… bref de nous préparer…
— Donc, vous acceptez.
— … Ouais.
— Nous appareillerons demain matin à l’aube. Que ceux qui souhaitent assister aux manœuvres demandent à être réveillés. Les autres peuvent se reposer jusqu’à midi. Nous serons à Port-Choon juste avant la nuit. Après-demain, vous pourrez commencer les repérages. Combien de temps pensez-vous explorer la flaque ?
— Combien de temps vous avez ?
— Un temps infini. Vous prendrez le temps qu’il vous faudra. Il est hors de question pour l’Escadre frêle de ne pas vous donner toutes les chances de réussir. Je ne me pardonnerais jamais d’être responsable de la disparition d’une horde. Surtout pas de la vôtre !
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai rencontré vos parents. Parce que vous avez trois ans d’avance sur la meilleure de toutes les Hordes de l’histoire. Parce que je n’ai jamais vu personne tenir debout sous les trois hélices de propulsion. Même pas sous deux ! Parce que vous êtes fous, mais soudés, et que si une horde doit réussir à passer le défilé de Norska et toucher du doigt le bout de ce monde, j’aimerais pouvoir être de ceux qui y auront contribué.
— Merci, contre-amiral.
) Les yeux de Golgoth brillaient. Mais moins que les miens peut-être. « Soudés. » Oui, j’aimais ce mot, même si je ne savais plus si nous le méritions. Au moment de remonter sur le pont, le contre-amiral Sigmar demanda à Pietro de le suivre dans son bureau. Je me demandais où était Nouchka à présent. Est-ce qu’elle viendrait ce soir gratter à ma cabine ? J’en crevais d’envie.
— Je tenais à vous parler en tête-à-tête, Prince. Je respecte infiniment votre Golgoth, mais j’avais besoin de vous parler. Comme vous le savez, j’ai eu la chance et l’honneur de rencontrer vos parents.
— Oui.
— Ils ont essayé de traverser la flaque.
~ Lorsqu’ils m’avaient aperçue, en compagnie d’Aoi, me promener dans le veld, les mômes m’avaient d’abord hélée. Puis voyant que nous ne bougions pas, une grappe s’était détachée de leur groupe. Les bouts de chou avaient couru-volé jusqu’à nous, accrochés pour certains à un cerf-volant de guingois, bricolé à la hâte. Leur agilité était déjà impressionnante pour six ans.
— Madame la F’leuse, madame la F’leuse ! Faut nous aider !
— Feuleuse ! suggéra doucement Aoi, mais les enfants piaffaient déjà à ne plus pouvoir rien entendre, ils sautaient sur place et se bousculaient…
— Oui… Vous aider à quoi ?
— Pour le devoir de demain, l’exposé !
— Sur les trois dernières formes du vent ? Trouver celles qui sont inconnues ?
— Ouuuuuiii !
— Je crois bien que c’est à vous d’avoir des idées, non ? Qu’est-ce que ça peut être, à votre avis ? On connaît le vent chaud, le vent doux, le vent froid, le vent humide, le vent violent…
— Ben, on sait pas, c’est trop difficile, m’dame ! On vit dans des bateaux, nous !
— Nous non plus, on ne sait pas, rigola Aoi. Personne ne sait au monde ! Il faut essayer d’imaginer…
Les gosses n’allaient pas lâcher le morceau comme ça. Ils tenaient deux filles de la Horde, la « sorcière » et la « celle qui mange du feu », s’agissait pas de les laisser filer dans les hautes herbes comme ça…
— C’est vous qui savez ! Vous êtes très fortes ! Vous avez traversé la Terre entière pieds nus !
— Vous avez vu des choses que personne y voit !
— Ouais, des chrones et tout !
— Vous avez déjà vu des chrones, les enfants ?!
— Ouais, moi une fois j’en ai vu deux d’un coup ! Gros comme notre bateau, faits tout en pierre qui bougeaient, comme de l’eau ! Les oiseaux, y passaient à travers et zap ! Après, y sortaient derrière en squelette ! J’vous jure !
— Ça foutait trop les jetons !
— Bon, revenons à ces trois formes du vent. Vous réfléchissez ?
— C’est p’tête des chrones ?
— Pourquoi pas ? Admettons. Ça fait une idée ! Quoi d’autre ?
— Moi, j’ai pensé à un vent super-fort, un vent qui serait tout en acier !
— Et moi tout en feu !
— Un vent-flamme alors, une longue flamme qui s’écoulerait sur le monde ?
— Voilà, ouais !
— Et ben moi, je pense que la neuvième forme du vent, ça serait un vent qu’irait à l’envers !
— À l’envers, c’est-à-dire ? Qui soufflerait de l’aval vers l’amont ?
— Ben oui !
— C’est original, j’aime bien ton idée ! Un vent qui nous pousserait dans le dos, quoi, ce serait tellement agréable !
— Ben ouais, comme ça vous vous traînerez plus comme des tortues, vous irez super vite comme nous ! Et ça serait moins fatigant !
Aoi ne cessait de sourire. Elle regardait ces gosses incroyables, joufflus en diable, avec leurs cheveux en bagarre sur la tête, qui nous prenaient les mains sans même y penser, comme si on était leur sœur ou leur maman… Leur maman… Ils avaient l’âge qu’avait mon fils lorsque l’Hordre me l’avait pris. J’avais trente ans. Ça fait sept ans maintenant. Je sais qu’il a fait ses classes de terre, puis la classe de fer, puis qu’il est sorti premier de la classe de braise, puis premier encore de la classe de flamme. J’ai eu des nouvelles « fraîches » qui datent de deux ans et demi, par les Glissiers. Ce sont les navires les plus fiables et les plus rapides en contre aujourd’hui. C’est comme ça : ils mettent deux ans et demi pour remonter d’Aberlaas jusqu’à nous. On ne peut guère espérer mieux. Et ce sera de plus en plus long, par définition, plus nous progresserons amont. La formation de Soren s’achève cette année. S’il a tenu. S’il ne s’est pas brûlé au troisième degré dans le maniement des coulées. S’il a traversé entier l’épreuve criminelle et absurde de l’incendie de forêt qui clôt la classe de feu. Soren. J’y pense tous les jours, j’essaie de rester tout près de lui, de l’encourager chaque soir quand il se couche… Parfois je lui parle de moi, parfois je le conseille, je lui donne mes trucs pour les examens. Il m’embrasse, il se jette dans mes bras…
La vérité crue, c’est que je l’oublie. Son visage se troue. Aujourd’hui, ses traits ont dû tellement se durcir… Je ne suis même plus certaine que je le reconnaîtrais s’il venait… Aoi me sourit. Elle sait vers où je dérive. Elle regarde un garçon de cinq ans qui a un peu froid et se love dans ses jupes. Les siens sont quelque part, l’un chez l’airpailleur, au milieu du plateau de Briffo, et l’autre à Lovodine. Ils n’appartiendront jamais à la Horde, elle a choisi pour eux. Lorsqu’ils seront assez grands et assez courageux, ils prendront peut-être un contras suffisamment puissant et ils remonteront la bande de Contre sur deux dizaines de milliers de kilomètres pour retrouver leur mère. Lui dire bonjour. L’embrasser. « Salut maman ! » Le mien, je ne le verrai plus jamais – sauf s’il échoue. J’espère à la folie qu’il a échoué. Et qu’il me pardonnera alors, qu’il se dira : « Maman l’a fait pour moi, elle m’attend là-haut, je vais la rejoindre pour lui dire qu’elle continue, vas-y maman, je t’aime, va au bout du monde avec ta horde, que je sois fier de toi ! »
‹› Callirhoé se détourna soudain du cercle des enfants, et elle jeta son visage au vent.
— Ça va pas, m’dame ? Vous pleurez ?
— C’est pas grave…
— Pourquoi vous êtes toute triste ?
Calli ne répondit pas. Elle s’éloigna seule dans le veld sans se retourner.
Les gosses la regardèrent s’enfoncer dans les hautes herbes, sans rien pouvoir ou oser dire. Sa petite silhouette aux cheveux couleur de sable sembla frissonner quelques instants sous une rafale, puis elle s’évapora, comme une flamme de bougie qu’on mouche.
— Qu’est-ce qu’elle a la dame ? Elle est triste ?
— Venez, les enfants, je vous raccompagne au navire. On va essayer de trouver plein de formes du vent !
— Ouuuaaais !!
π Le bureau du contre-amiral était éclairé en quatre points par des niches de verre encastrées dans les parois. Dans chaque niche brûlait un feu ventilé. Des copeaux et des brindilles tombaient avec régularité d’une trappe pour alimenter le foyer. Je compris assez vite que c’était le contre-amiral lui-même qui les actionnait.
— Qui vous a raconté tout cela ?
— Votre propre père, Arrigo Della Rocca.
— Vous a-t-il laissé un conseil à mon attention ?
— Il m’a laissé une lettre cachetée. La voici. Il m’a précisé que tout y était : la trace qu’ils ont suivie, l’emplacement des siphons et des îloméduses, les principales îles…
— Pourquoi avez-vous tenu à éloigner Golgoth de cette discussion ?
Le contre-amiral se leva pour actionner un levier. Toute la cendre d’une niche fut aspirée à l’extérieur. Des brindilles s’entassèrent dans le foyer vide. Et aussitôt, le feu reprit, jaunissant le visage du contre-amiral.
— Votre Golgoth n’a pas votre écoute ni votre sagesse. Il a déjà décidé qu’il tentera la trace directe, quels que soient les dangers et les risques sur lesquels nous mettrons le doigt lors des repérages. Je me trompe ?
— Non, vous avez raison.
— Il va faire les mêmes erreurs que son père, en pire. La Route Droite vaut pour les navires. Elle est suicidaire à la nage. Vous imaginez une longueur de cinquante milles en zone centrale sans le moindre îlot où s’arrêter, où dormir ? Vous êtes la seule personne qui peut l’influencer. C’est pour cette raison que j’ai tenu à vous parler.
— Merci pour votre bienveillance. Je voudrais maintenant aborder un autre sujet, contre-amiral…
— Je vous écoute.
— Comme je vous en ai informé ce matin, un membre de votre escadre, le dénommé Silène, a été abattu cette nuit en combat singulier par notre protecteur, Erg Machaon. Il se trouve que ce Silène appartenait, d’après nos sources, à la Poursuite. Vous connaissez la Poursuite, contre-amiral ?
— Je connais le mythe de la Poursuite, oui…
— Comment expliquez-vous qu’un Poursuiveur ait pu faire partie de votre escadre sans que vous soyez au courant ?
— Que voulez-vous insinuer ?
— Deux faits pour le moins exceptionnels m’ont donné matière à réflexion. Le premier, c’est notre rencontre en plein veld. Sur une largeur de bande qui dépasse, d’après vos cartes, les quarante milles de steppe, vous surgissez sur le demi-mille où précisément nous étions en train de contrer… Un rien miraculeux, n’est-ce pas ? Et non seulement vous nous repérez au milieu d’herbes hautes de plus d’un mètre, mais vous freinez bien en amont et vous stoppez le navire impeccablement à notre hauteur…
— Manœuvrer un navire est notre métier, je vous le rappelle !
— Le second, c’est la présence d’un Poursuiveur dans votre équipage et la façon dont son attaque a été échafaudée à partir du jeu du flambeau – dont vous étiez l’organisateur…
— J’ai peur que vous ne dépassiez les bornes, Prince…
— Je ne les dépasse pas : je les fixe pour vous, contre-amiral. Pour que vous sachiez où se situe votre périmètre et où se trouve le mien. Le « mythe » de la Poursuite, comme vous dites, a tué plus d’une horde sur deux depuis leur origine. Notre protecteur est actuellement blessé dans une cabine de votre navire, sans que nous sachions très bien s’il ne risque pas, d’un instant à l’autre, une nouvelle attaque de votre équipage. Suis-je clair ?
— Poursuivez…
— Vous nous proposez, avec élégance, de mettre votre vaisseau à disposition pour explorer la flaque. Bien. Vous nous conseillez un itinéraire. Fort bien. Un nageur isolé est une cible élémentaire à abattre pour qui dispose d’un vaisseau. Quelles garanties aurons-nous sur la confidentialité de la trace que nous allons finalement adopter ? Quelle assurance…
— Excusez-moi de vous interrompre, Prince. Je crois que vous sombrez dans une paranoïa compréhensible, mais qui est ici dénuée de pertinence. Je ne sais rien de fiable ni de sensé sur la Poursuite. J’ai – comme nombre de Fréoles – entendu beaucoup de choses assez contradictoires à ce sujet. Je n’ai pas les moyens d’enquêter en profondeur sur chaque matelot que j’engage. Vous me dites que Silène était un Poursuiveur. Je vous crois sur parole, faute d’informations divergentes à y opposer. Vous me dites que vous craignez pour la confidentialité de la trace. Je vous propose tout simplement de ne pas participer, ni mon équipage ni moi-même, à vos délibérations. Nous vous montrerons le maximum d’itinéraires possibles et de zones. Vous choisirez au secret. Ma proposition consiste à vous épauler dans la mesure de nos moyens. Si vous vous défiez de nous, descendez simplement de ce navire et disons-nous au revoir !
À côté du bureau, deux sculptures étaient posées sur un socle. Elles ne représentaient rien de particulier. Un étagement d’hélices minuscules et de rouages en bois y tournoyait sans bruit. Je changeai d’approche :
— Que savez-vous de la Poursuite ?
— Pfffu… Qu’elle serait commanditée d’Aberlaas par une phalange de l’Hordre. Qu’elle s’appuierait sur l’élite des enfants exclus de la sélection finale. Qu’elle aurait des relais dans chaque village, des mouchards chez les Obliques et les airpailleurs, des correspondants chez nous… Qu’elle formerait des écumeurs, mais aussi des chrones, des autochrones qui auraient atteint une sorte de conscience réflexive – on croit rêver ! Qu’elle s’appuierait depuis le début sur deux traîtres dans la horde même… Enfin bref, vous voyez le style : du possible, de l’improbable et du n’importe quoi !
— Et qui seraient ces deux traîtres, d’après ces rumeurs ?
— J’ai entendu le nom de Caracole plusieurs fois. Mais le vôtre aussi, celui de Larco Scarsa, de votre soigneuse Alme Capys, d’Erg Machaon, votre protecteur… Tout le monde y passe : ça n’a aucun fondement, c’est complètement stupide !
— Est-ce que mon père croit à la Poursuite ?
— Je n’en sais rien. Nous n’en avons pas discuté ensemble.
— De quoi avez-vous discuté ?
— De vous presque uniquement, et de votre horde. Il est extrêmement fier de vous. Il pense que vous avez une chance de passer Norska. Le huitième Golgoth pense le contraire, soit dit en passant. Il pense que son fils est un gorceau, qu’il contre vite et mal. Il est gangrené par l’amertume, un homme détestable.
— Pire que son fils ?
— Ils ont le même orgueil démesuré. Pour le reste, ça n’a rien à voir. À titre personnel, j’aime beaucoup votre Golgoth. C’est un traceur qui s’est fait lui-même et il a sa noblesse. Il ne cherche pas à plaire. Mais il reste humain.
— Mon père et ma mère me manquent…
— Ce sera un bonheur à peine imaginable quand vous vous retrouverez tous les trois, vous savez. Sachez renoncer à la flaque lorsque vous comprendrez ce qu’elle est, ne serait-ce que pour eux !
— Nous allons y réfléchir. Avec votre aide.
J’allais me lever pour sortir lorsqu’il dégaina une bouteille de cuivre de son tiroir. L’atmosphère s’était à nouveau détendue. Nous nous apprivoisions mutuellement.
— Ne partez pas sans avoir goûté cette merveille ! Nous avons prévu une veillée sur le pont supérieur tout à l’heure. Votre troubadour s’est proposé pour l’animer.
— Je ne savais pas. Très bien ! Heureusement que nous avons Caracole ! J’ai sensiblement honte de notre manque de culture et d’éducation. Nous sommes incapables de répondre par un quelconque talent à la qualité de votre accueil.
— Vous nous avez offert une parade d’oiselier et une présentation admirable de votre horde !
— Grâce à Caracole, encore et toujours, oui ! Vous le connaissiez auparavant ?
— Naturellement. Sa réputation s’étend jusqu’à Aberlaas. Il est hors norme. À mes yeux, il est resté le meilleur…
— Le meilleur conteur ?
— Le meilleur troubadour au sens large. Il sait absolument tout faire. Son entrée dans la Horde a beaucoup surpris, vous savez. Elle a fait jaser. On l’a cru en mission commandée. Nous avons eu du mal à comprendre qu’il abandonne sa vie excitante de nomade. Il était demandé partout, salué partout, partout adoré !
— Avait-il des ennemis ?
— Pas à ma connaissance. Des envieux, oui ; des maris bafoués par dizaines, mais rien de menaçant. Quand nous avons appris qu’il avait rallié la Horde en tant que croc, ici nous nous sommes tous dit : « Quel comédien ! Encore un baroud ! Il va rester deux semaines avec eux, le temps de capter quelque détail véridique pour ses contes, puis il repartira ! » Trois mois après, il était encore avec vous. Nous étions intrigués. Puis six mois, et on n’en revenait pas ! Puis un an, deux ans, cinq ans maintenant, n’est-ce pas ?
— Oui. Je ne comprends pas moi-même quel intérêt il peut trouver à notre existence d’ascète. Mais il ne se plaint jamais. Il est d’une humeur inoxydablement joyeuse. Il éclaire notre quotidien. Je crois qu’on souffrirait tous beaucoup s’il lui prenait l’envie subite de nous quitter.
Nous arrivâmes ensemble, le contre-amiral et moi, sur le pont supérieur. J’étais quelque peu ivre. Des lanternes à huile avaient été accrochées aux mâts. Caracole chauffait l’assemblée qui était assise en tailleur sur le bois ciré.
— Pourquoi le vent souffle-t-il de l’amont jusqu’à l’aval, d’est en ouest, du lever au coucher, hier et demain, par n’importe quel temps, quoiqu’on dise ou fasse, prie ou supplie ? Pourquoi le ciel est bleu me direz-vous ? Mais ne vous défilez pas ! Pourquoi, je pète et répète, le vent soooouuuffffllllle ? Quiconque sait pourquoi – ou croit savoir – se lève ! Oui, poulaille, oui catins, je vois là-bas matelots, ici un noble, deux quartiers-maîtres et leur maîtresse, un écumeur de rêves, trois farceurs sans dindon, qui d’autres ? Qui ose ? Qui nous dira ? Qui s’expose ? Oui ?
— Il souffle pour pousser le char des fainéants comme nous !
— Le vent est là pour les airpailleurs, il a été inventé pour les nourrir !
— Il souffle pour vous compliquer la vie, les hordeux !
~ Pourquoi le vent souffle ? Qu’y a-t-il en Extrême-Amont ? Sur ce thème, ma foi, je ne voyais plus ce que Caracole pouvait encore inventer. Il nous en avait raconté des centaines, on les connaissait toutes, thèmes, intrigues et variantes, crédibles ou loufoques, poignantes ou pas. Des histoires d’éléphants en fuite, hauts comme pas imaginable, battant l’air de leurs oreilles, d’outres géantes en peau de ciel percées par des archers, des histoires de hordes de péteurs imbus d’eux-mêmes qui avançaient devant nous et nous lâchaient les gaz, des oiseaux par flopées, poursuivant à tire-d’aile le soleil et qui généraient les souffles… Des histoires de dieux agitant un éventail, de dieux baillant ou sifflant un air, secouant leurs draps, mettant des gifles à leurs enfants… De dieux dont la parole inarticulée se déversait indéfiniment vers l’aval sans que nous en comprenions un traître souffle… Et par là-dessus, des théories… Des échafaudages à demi scientifiques, à demi doux-dingue, qu’il fallait toute l’agilité de Caracole pour faire tenir debout, toute sa conviction aussi, puisqu’il y croyait, y croyait le temps d’un conte, comme s’il… Comme s’il eut fallu qu’il en teste jusqu’au bout, à haute voix, la validité possible… Le conte de la Terre filant comme un navire vers les étoiles… Le conte du râle des morts… Le conte des nuages-gruyères… Le conte de la respiration des pierres…
Parmi ce farrago semé, celui que j’aimais le plus était le conte de la nuée d’anges. « Tu me l’as inspiré » m’avait-il glissé. Un ange pour chaque être, qu’il racontait Caracole, un pour chaque animal aussi… Et ces anges, gentiment, sans penser à mal, nous soufflaient dessus avec leurs petites joues puissantes parce que nous étions pour eux des braises, un feu clos en train de s’éteindre et qu’en l’attisant un peu, à la régulière, ils pensaient nous mettre à nouveau en flammes, pour se réchauffer un peu sans doute, ou peut-être, je me souviens qu’il disait ça, peut-être parce que nous étions plus jolis à regarder avant, lorsque nous étions des torches, des torches vives aujourd’hui couvantes, demain simples cendres.
∫ Il osait ! Il osait devant les Fréoles ! Un conte sur l’Extrême-Amont ! « Encore ! pesta Talweg. Change un peu Carac ! » Mais il avait tort le géomaître, parce que celui-là, il sonnait tout neuf. Sans préparatif, le cercle se forma de lui-même, par le seul magnétisme de notre troubadour. Enchâssé à même le parquet du pont (dans une sorte de vasque de pierre), un feu peu ordinaire brillait à flammes bleues, alimenté du dessous par des jets de gaz. Ma foi, encore de l’esbroufe fréole ! Coriolis était vautrée dans les bras de son matelot, mais ses seins étincelaient en silence pour Caracole (il me sembla). Pour ma part, j’avais alpagué ma Fréole de voyage et je l’avais mise en bouclier devant moi. (Ça alla vite mieux.) Là-bas en face, rire béat, l’ami Sov était foutrement bien accompagné (le salaud), il sentait bon le bonheur frais.
) « Il était une fois… » entama Caracole, et imperceptiblement, les visages éparpillés s’allumèrent sur le pourtour du cercle. Parce qu’à travers son conte, dont nous ne savions rien, c’était l’honneur de la Horde qui pouvait être compromis ou sauvé. Parce qu’il avait entamé avec une solennité inhabituelle, parce qu’il paraissait plus concentré qu’à l’ordinaire, parce que, surtout, il avait insisté sur « une » et que personne n’ignorait chez nous que cette insistance signalait un récit inédit.
— Il était une fois un pays de vaste étendue où rien ne tenait plus en place. Un vent féroce y soufflait tout le jour et la nuit, entêtant et unique, de l’est vers l’ouest, faiblissant certains soirs, mais ne cessant jamais. Les collines y étaient poussées dans le dos, les rochers dérivaient lentement, même le soleil avait du mal à s’arrimer au ciel. Une terre où le linge séchait vite, croyez-moi, avec des villages pourtant, dans tous les creux épargnés et des hélices qui tournaient à l’arrière des maisons. Sur cette terre vivaient trois tribus : la plus frivole faisait de la voile, la plus grande s’abritait dans des villages enclos et la plus stupide tentait, très fièrement, de remonter le vent jusqu’à sa source…
Pris par le récit, puis si vite provoqués, les Fréoles éclatèrent d’un rire généreux. Je reconnaissais sans mal quelques-unes des techniques favorites de Caracole : l’autodérision bien sûr, mais surtout cette façon, plutôt astucieuse, de présenter la réalité de notre monde comme une pure fiction, à peine exagérée, à peine décalée de sa stricte vérité, mais suffisamment toutefois pour créer un effet d’étrangeté qui, outre sa drôlerie, projetait dans nos âmes l’image plutôt exacte de notre familière folie.
— Personne d’un peu sensé dans ce pays ne donnait la moindre chance à cette poignée de loqueteux qui s’autobaptisaient « horde », labouraient le sable et qui prétendaient qu’au bout de leur quête, quelque chose comme le bonheur serait donné à tous ! Parce que, disaient-ils, atteindre à la source du vent, c’était pouvoir en maîtriser l’écoulement. Et ils étaient de leur rêve si convaincus que partout où ils passaient, des fêtes fastueuses les accueillaient et qu’avec ferveur on les encourageait. Parmi ces loqueteux, un arlequin du nom de Cacarôle, pris en chemin, qui n’avait pas eu la décence de partir comme il se doit du bout de la terre, les avait rejoints – sans doute par curiosité, peut-être par dégoût de la voile ! Sans doute aussi pour de plus sérieuses raisons. Ce brave fou se décrétait troubadour. Et, à vrai dire, il sortait parfois de son sac de crâne quelque histoire tordue pour aérer les feux. Mais il portait surtout en lui une fantaisie théorique. Il disait…
Caracole laissa le silence se suspendre quelques secondes à l’aplomb des mâts. En tant que conteur, il avait du contrepoint une science unique. Un conte de Caracole, ce n’était pas une voix plus un récit, c’était un cosmos local, enfanté sur un feu. Il y avait certes une ligne, celle de l’histoire, qui partait d’un début pour aller vers une fin. Mais les contrepoints, qu’entre chaque laisse il faisait jaillir, brisaient à ce point cette ligne, lui imposaient une cadence si particulière, comme un galop tronqué, la doublaient de tant de claps, de tapes, mates, de bruits et de cris, de gestes, de tours et de tambours, l’habitaient de tant de dessins esquissés dans la cendre, de couleurs jetées sur une nappe, d’architecture de petites pierres, d’objets animés, amenés puis masqués, y ajoutaient une telle variété d’interprètes pris à la volée dans le public, de choristes complices, de musiciens alliés que le conte initial – cette pure voix chantante dont se contentaient tant de troubadours, même parmi les plus illustres – Caracole en éclatait princièrement le cristal, pour un résultat inouï.
J’étais assis tout contre Nouchka, mes mains dans les siennes, avec en face de moi le public des Fréoles. Le conte avait à peine commencé. Et déjà l’agitation levée tout à l’heure par la fanfare, l’effervescence qui avait suivi les danses érotiques, les chamailleries des enfants excités, tout s’était impérieusement tu. J’en ressentis devant elle une grande fierté. Avec discrétion, Pietro hocha la tête dans ma direction et me sourit…
— D’où vient le vent, vous demandais-je ? La réponse, la voici, aussi nue qu’une fillette : le vent vient d’une explosion ! D’une explosion si lointaine – et si puissante aussi – que nous n’en finissons pas d’en ressentir le souffle, qui se propage aval. Là-haut, en Extrême-Amont, autant vous prévenir gentiment, gentes gens, il n’y a strictement rien à voir. Mais comme vous le comprendrez : tout est à entendre… Rien n’existe, rien ne subsiste que l’Explosion ! Il n’y a plus de terre où poser un orteil, de ciel ou de soleil, plus d’arbres à pattes, d’herbes couchées ou de rocs, plus rien qui soit debout, encore compact, encore entier – seulement l’Explosion – l’Explosion massive et ultime – l’Explosion pure du monde ! L’histoire officielle, celle de l’Hordre bien entendu, l’alambiquée, raconte que la 27e Horde n’a jamais dépassé le désert d’Égine. N’en croyez pas un mot, lucides Fréoles ! La 27e fut en vérité la seule horde de l’histoire à approcher l’Extrême-Amont, mais ce qu’elle y vécut ne pouvait être rapporté à quiconque. Ce que vous allez apprendre ce soir ne fait donc pas partie de la sagesse légale… Je me demande, à part moi, si ça fait même partie des connaissances souhaitables… Ceux pour qui la vérité n’est soutenable qu’avec des habits peuvent encore se lever…
π Personne ne bougea. La tension s’accentuait.
— Soit, puisque la bravoure est de l’assistance… Et bien voilà : lorsque le deuxième Golgoth atteignit le col de Norska, il fut si intensément déchiqueté par le souffle qu’il ne resta, de son corps, à peine la quantité de neige nécessaire pour former une boule dans la main d’un enfant. Par comparaison, dira son scribe, « le crivetz est un crachin et le furvent un slamino lento ». Un par un, avec un courage qu’il faudra des siècles pour mesurer à sa juste grandeur, chaque membre de la horde s’éleva jusqu’à l’embrasure du col et tenta d’entrer par la porte grande ouverte de l’Explosion… Il fut décidé d’un ordre de passage – et le scribe serait le dernier à tenter l’exploit afin qu’il puisse transcrire jusqu’au bout, sur son carnet de contre, la vérité de l’Extrême-Amont. Fariboles, pensez-vous ! Ce carnet, s’il existait, a dû être soufflé par l’explosion ! C’est en partie vrai, en partie inexact, Messeigneurs ! Je possède en fait la dernière feuille du carnet. Elle m’a été remise à ma naissance par un chrone, mon propre père…
) Notre troubadour fit une pause et regarda avec une acuité presque visionnaire autour de lui, à la recherche d’on ne sait quoi. Soudain, il avisa le feu bleu et y pénétrant à sa façon habituelle (comme s’il allait se baigner), il fouilla au cœur des flammes vives et en sortit, soulagé, un long parchemin bleu, qu’il étira. Jaillirent des applaudissements de stupeur mais il n’en tint aucun compte :
— Je n’aime pas, apprenez-le, extrapoler sur du vent – encore moins, noble auditoire, user de certaines facilités orales qu’on me prête à tort pour enjoliver une réalité que les scribes s’efforcent de leur côté, avec une rigueur qui nous émeut, de retracer intacte sur le papier. Je vais donc vous lire, sans chercher l’effet ou l’emphase, cette dernière feuille : « L’Explosion a une matière, une matière unique qui est son, qui est le son. L’Explosion joue, elle joue une musique, une musique sur un instrument au potentiel infini, qui est l’air. L’air existe au seuil de la Porte sous forme de cordes, de cordes d’air dense qui vibrent sur une hauteur incalculable. Le son qui sort de la Porte crée tout. Il crée le monde sur lequel nous marchons, ce qui est posé sur ce monde, ce qui s’y déplace et y vit. Le vent est une forme du son, peut-être la plus linéaire et la mieux modulée, quoique pas la seule. La pluie est aussi une forme du son. Les étoiles et les nuages et les couleurs, chaque animal qui avance en silence, chaque végétal qui pousse en stridulant, chaque pierre qui babille au-delà de l’audible, sont une forme du son. L’Explosion ne détruit rien, elle enfante. Elle accouche les sons. Les sons partent et se posent, partent et pollinisent, partent et finissent dans un cri rond, au creux d’une main qui est oreille. Appelez-les graines. »
Avec une délicatesse sacrée, Caracole retourna la feuille et il abaissa sa voix afin d’intensifier l’attention :
— Toute la Horde est poussière désormais. Callisto s’est sacrifié ce matin. Il est monté par le pierrier phonolithe où chaque pas tinte. Il a éclaté en sel. Chacun a éclaté différemment, chaque son a été unique. Il y a eu les copeaux d’os de Vernice, le sable de Pyrès, les flocons de suie d’Érèbe, le sel de Callisto. Et la vilaine neige de Golgoth. Et il va y avoir pour moi… ? Poudre à papier, limaille de lettres ? Hordes qui nous suivrez, scribe qui me lira, essaie d’apprendre à entendre. Vous n’êtes que des poupées de sons. Vous ne progresserez plus que par ouï-dire. Ne m’écoutez pas, vous entendez ! L’Extrême-Amont n’existe plus. L’Explosion l’a avalé, elle descend vers vous. Au-dessus de vos têtes brillent les constellassons. Les vents filent une symphonie inaudible. Tout explose.
Et tout crie.
∂ Notre troubadour effleura le parchemin de métal qu’il venait de lire et quelque chose comme le son d’un violon lent, profond d’abord puis aigu à frissonner, impossiblement en sortit. Le silence, à ce moment-là, toucha un point de netteté absolument extraordinaire. Sur un signe, le feu bleu se mit à enfler, les flammes s’élevant à faire peur tandis que le parquet d’amarante, éperonné par ses talons, répercutait un tempo de bois mat. Des mélopées apparurent, issues du public, suivies et coupées du cri des pythies, qui giclèrent sans cadence du haut des mâts. Bientôt le son jaillit de chaque point inerte du navire, des vergues autant que des voiles, des manœuvres dormantes ou courantes, du parquet devenu tambour, du verre des lanternes, de l’acier et du cuivre, des bouteilles ! Et Caracole s’était dressé près du feu qu’il dirigeait en chef, une baguette de buis à la main, l’autre laissée libre pour faire vibrer je ne sais quelle résonance, d’ordinaire muette, réticulée dans la matière !
Aussi incroyable que ça put paraître, le conte, à peine ébauché, était déjà fini. Ne subsistait qu’un tintamarre vertébral de sons rugis des planches et des lambourdes, sifflés du feu et bramés des mâts, de sons pleins, creux et fluides, de sons de cordages et de discordes, qui, jetés tous ensemble, tohués et bohuant, n’offraient pas la moindre prise à une quelconque eurythmie, fut-elle de hasard – plutôt donnait à entendre, pour une oreille dont le velours n’eut pas été déchiré (et telle fut la mienne) quelque aperçu appropriable du chaos primitif. Lorsque le silence à nouveau se fit, aussi net et surplombant qu’avait été omniprésent, quelques minutes folles, le son des choses, les Fréoles se levèrent d’un même mouvement, pour une ovation debout ! La pluie d’applaudissements qui rinça le pont supérieur me surprit par l’émotion énorme qui s’y réverbéra. Caracole salua ce soir-là à genoux et les mains jointes. Foi de Silamphre, qui sauf lui aurait pu nous offrir ce miracle d’écouter, un bref instant, le chaos ?
— Ce type-là est un génie, Sov ! Crois-moi !
) Nouchka tremblait, elle avait les larmes au bord du bleu, son visage, ses lèvres brillaient. Pour tout avouer, je n’avais guère suivi le conte… J’avais subitement pris conscience de la rupture – inévitable, avec elle, qui m’attendait. Et j’avais essayé, pendant tout le spectacle, de respirer aussi lentement que possible pour reculer l’horizon de la flaque et tâcher d’épaissir, dans ma chair, du présent qu’elle m’offrait l’écoulement hémophile. Demain était annulé – jusqu’à nouvel ordre.